"Il y a une chose essentielle : avoir du vocabulaire, des références pour mettre des mots partageables sur ce qu’on ressent - sinon le goût reste intime et ne circule pas."
Jérôme Baudouin
Jérôme Baudouin
Journaliste, photographe de formation, voyageur au long cours : Jérôme Baudouin a fait du goût une manière d’être au monde - curieuse, littéraire, et profondément tournée vers les autres. Rédacteur en chef de La Revue du Vin de France depuis une trajectoire commencée en 1999, il a d’abord appris le journalisme “en mouvement” : des reportages politiques et économiques en Amérique latine et en Asie, jusqu’à un voyage de deux ans en voiture vers la Chine, à écrire et photographier la route au fil des frontières. Aujourd’hui, il orchestre la RVF autant qu’il continue d’explorer ce que le vin raconte de nous : la mémoire, le langage, l’altérité. Il vient d’ailleurs de publier Le vin et la vie (Cherche Midi), un livre pensé comme un voyage intérieur autant que géographique - avec, au centre, une idée simple : le goût n’existe vraiment que lorsqu’il se partage.
Quelle est votre histoire, votre genèse ? Je suis à la RVF depuis 1999 : pigiste au départ, puis salarié, puis rédacteur en chef. Avant le vin, j’ai fait beaucoup de grand reportage à l’international. Et, en parallèle, j’ai toujours eu un tropisme pour la vigne : un grand-père viticulteur, des vendanges, puis ouvrier viticole. À un moment, j’ai réussi à réunir ces deux lignes : le journalisme et le vin.
Qu’est-ce qui a façonné votre goût (au sens large) ? Question qui tombe à pic car c’est tout l’objet de mon livre Le vin et la vie ! Ou Comment le gout de chacun se façonne via une somme d'éléments de la culture à la mémoire sensorielle : des odeurs et des goûts de la petite enfance, qui s’impriment sans qu’on sache forcément les nommer. Ensuite, les voyages, qui élargissent le “répertoire” intérieur. Et puis il y a une chose essentielle : avoir du vocabulaire, des références pour mettre des mots partageables sur ce qu’on ressent - sinon le goût reste intime et ne circule pas. C’est tout l’objet de mon livre…
Quel savoir-faire vous a-t-on transmis ? Le déclic, c’est d’avoir compris que le vin n’est pas seulement un produit agricole ou une question de rendement : c’est un produit de culture. Il ouvre à autre chose - au temps, à l’histoire, à la spiritualité parfois - et donne une vision très “holistique” du monde.
Quelle valeur essayez-vous à votre tour de transmettre ?
Le goût du partage. Partager le goût, mais aussi l’expérience, les voyages, le vécu - c’est vraiment le cœur de mon livre.
Qu’auriez-vous aimé savoir faire de vos mains ? Jouer du piano.
Qu’est-ce que vous avez de plus français ? L’esprit des Lumières. Une façon “transversale” de regarder le monde, de relier les choses, de ne pas être enfermé dans une seule grille de lecture.
Quelle est votre plus grande aventure ? La plus intime : le voyage intérieur, déclenché par une rencontre avec une psychologue. Et, sur le plan géographique, ces deux ans en voiture jusqu’en Chine, faits de rencontres quotidiennes.
Quel est votre bistrot ou institution préférée ? À Bordeaux : Le 1925 (super carte des vins). À Paris (Montparnasse) : Le Petit Verre d’Eau et Le Petit Sommelier. Et un italien rue du Cherche-Midi que j’adore.
Quel icône représente le mieux la France selon vous ? Voltaire : un esprit critique, ouvert, frondeur, qui “ouvre” la pensée.
Quel est votre mantra ou une devise qui accompagne votre vie ? Pas une devise précise, mais je suis profondément optimiste : quand il y a un problème, il y a toujours une solution.
Y-a t’il un objet ou une œuvre qui incarne le goût français ? « Le traité sur la Tolérance » de Voltaire, encore lui ! Sinon Une bouteille de vin. Et si je dois choisir : un grand Bordeaux, parce que c’est un vin d’assemblage et une région ouverte sur le monde, cosmopolite mais enracinée.
Qui trouve -t-on à votre table pour un diner idéal ? Des amis d’abord ! et quelques figures : Brassens, Voltaire, Averroès, Rabelais, Omar Khayyâm. Mais aussi Annie Ernaux, et Billie Eilish - pour le twist.
Quel serait votre menu idéal (entrée-plat-dessert + accords mets et vin) ? Tartare de Saint-Jacques avec champagne. Puis un rôti de bœuf en croûte de sel avec un Pomerol ou un Margaux. Ensuite fromages de chèvre avec des blancs variés (dont espagnols, Sancerre). Dessert : tarte tatin avec Sauternes, et moelleux chocolat avec un très vieux Maury.
Quel est votre meilleur souvenir gastronomique ? Un Chablis 1er cru (Dauvissat) avec des chèvres de petits producteurs du Haut-Poitou amenés par mon père. Simple, mais extraordinaire — parce que c’était un moment de partage.
Que vous évoque La vieille prune de Souillac ? Je ne peux pas boire d’alcool distillé pour raisons de santé, mais dans mon imaginaire ça évoque la pureté du fruit : des prunes très mûres, comme cueillies à l’arbre.